Couple mixte : comment survivre après avoir déménagé dans un autre pays pour son amoureux ?

Auteurs(s) : Maria Mogileva

Ils se sont connus sur Internet. Une charmante jeune femme de Moscou et un beau trentenaire parisien à succès. Elle cherchait de l’amour et une relation sérieuse avec quelqu’un de différent. Amoureuse de l’Europe, elle se disait que cela allait être forcément mieux avec un homme de « là-bas », de plus avec les Russes cela n’a jamais marché pour elle.

Il avait soif de la douceur et de la gentillesse. Il cherchait un renouveau, fatigué de ne pas réussir à construire un couple heureux avec une femme en France, il pensait qu’avec quelqu’un d’un autre pays ce serait plus facile.

Après leur rencontre, ils ont réalisé avoir trouvé ce qu’ils cherchaient tant. Tous les deux avaient éprouvé le sentiment d’amour fort et inconditionnel. Ils voyageaient beaucoup : Rome, Bruxelles, Vienne, Londres. C’était incroyable de trouver enfin cette relation de couple épanouie et cette compréhension réciproque ! Chacun avait sa vie habituelle et confortable et ces rencontres romantiques dans les pays magnifiques apportaient tellement de passion à leur relation ! 

Il est venu rencontrer ses parents. Elle a passé leur premier Noël dans sa famille. Un an et demi s’est écoulé et il était temps de prendre une décision. Elle se disait être prête à franchir le pas et tout quitter pour lui s’il le lui demandait. Un jour, il a dit : « tu viendras vivre chez moi ? » et elle a répondu « oui ».

Ils n’étaient pas prêts du tout à ce qui a suivi cette décision.

Quand un couple mixte (dans notre exemple, franco-russe) décide de vivre ensemble après une période plus au moins longue d’une relation à distance, et l’un des partenaires rejoint l’autre dans son pays, ils se trouvent confrontés aux changements de vie dramatiques, auxquels la plupart du temps ils ne sont pas préparés.

Le conjoint qui part vivre à l’étranger, laisse tous ses points de repère en quittant son pays, et se retrouve très fragilisé et donc en demande. Celui qui accueille ressent beaucoup de pression et de responsabilité quant à la facilitation de l’adaptation de son amoureux désorienté. Cette situation provoque souvent le sentiment chez ce dernier qu’il est pris au piège, qu’il ne peut pas supporter toute cette pression, en faisant un compromis perpétuel entre la vie de couple et ses habitudes. Le partenaire expatrié, à son tour, se sent délaissé et très seul. Puisque même son conjoint — l’unique pilier qui lui reste dans ce nouvel environnement inconnu et hostile — ne comprend pas tout ce qu’il vit et n’est pas capable de le soutenir dans toutes circonstances. Ils se sont habitués à gérer leur amour à distance et cette nouvelle situation de vie commune tant désirée provoque beaucoup d’incompréhension et de mal-être chez les deux conjoints.

 

À quoi vous préparer avant de déménager dans un autre pays chez votre amoureux ?

 

Tout d’abord, c’est important d’être conscient que l’euphorie liée à la nouveauté et à la beauté de ce pays va disparaître après quelques semaines (en général, jusqu’à 6 mois) de vie commune. Petit à petit, vous réaliserez que vous avez vraiment quitté votre pays pour vivre à l’étranger et que maintenant vous devez construire votre vie ici, loin de votre famille, de vos amis, de vos collègues, de vos occupations habituelles et des lieux connus.

Vous êtes donc expatrié, vous avez complètement changé de vie et vous allez devoir apprendre une nouvelle langue, faire les démarches nécessaires pour vous intégrer dans le pays d’accueil, trouver une activité professionnelle, créer des liens sociaux… Et tout cela pendant que vous faites face au choc culturel et à la nouvelle étape de vie de votre couple !

C’est très dur de conjuguer tous ces processus et arriver à prendre du recul quand on est en plein dedans.

La difficulté de parler la langue du pays, ainsi que le manque de compréhension des codes culturels, va ajouter à cela le sentiment d’isolement et de solitude.

Au lieu de penser comme avant « Les Français (les Italiens, les Anglais, etc. – selon vos propres exemples) sont tellement délicats et gentils » vous commencerez à vous dire qu’ils vous sourient faussement et vous demandent « Comment ça va » sans intérêt pour la vraie réponse. Cela provoque à son tour un large spectre d’émotions : commençant par l’irritation et la vexation, vous finissez par avoir envie de vous renfermer encore plus sur vous.

C’est important d’être conscient du fait que votre adaptation au nouveau pays sera liée aux trois processus psychiques qui peuvent durer plus au moins long temps (en moyenne, entre 2 à 3 ans).

 

Le premier processus psychique est le deuil de tout ce que vous avez laissé derrière vous.

Vous résidez maintenant dans un pays étranger. Pour commencer à construire véritablement votre vie ici, vous allez devoir vivre la tristesse liée à la séparation avec toutes les choses chères que vous avez laissées dans votre vie d’avant. Ce sont tout d’abord vos proches. Mais aussi, votre langue, les endroits où vous avez aimé passer votre temps, vos activités et occupations liées à ces endroits et ces gens que vous avez quittés. Être loin de tout cela est très éprouvant et douloureux, même si vous avez voulu et choisi ce changement de vie.

Intérieurement, ce processus de deuil sera lié à une profonde transformation de votre identité. Une transformation qui va toucher votre représentation de vous-même, cette image qui s’est formée au fur et à mesure des années que vous avez passées dans votre environnement culturel précédent.

Cela peut paraître bizarre : comment pouvons-nous changer d’identité ?   

Le fait est qu’après avoir commencé à habiter dans un nouveau pays, vous ne serez plus « une jeune femme venant de Moscou » (mettez la ville qui convient). Cette image, avec toutes ses représentations et expériences, fera désormais partie de votre passé. En vous appuyant exclusivement sur cette image, vous ne serez pas en mesure de vous mettre en disposition pour commencer à faire partie de cette nouvelle culture et créer des relations pour vous intégrer dans la nouvelle vie.

Très souvent, les couples mixtes rencontrent de vraies difficultés durant cette étape de leur relation. Il est important que pendant cette période vous arriviez à réaliser que votre partenaire ne peut pas remplacer tout ce que vous avez laissé dans votre vie d’avant, car c’est une question de votre travail intérieur. Cela permettra de diminuer le nombre d’attentes irréalistes, de clarifier les malentendus et d’éviter la destruction de la relation.   

Cette transformation d’identité est un processus douloureux, qui peut dans certains cas se rapprocher d’un état dépressif, dans cette situation c’est nécessaire de consulter un psychothérapeute.

Vous ne voulez pas abandonner tout ce que vous avez dans votre pays d’origine. Vous aimerez tellement que tout ça soit présent ici, dans votre nouvelle vie, que les choses restent comme avant. Que ce soit possible d’aller voir votre amie d’enfance, boire du thé et papoter pendant des heures ensemble. Que ce soit possible de demander à votre maman de vous aider quand vous en avez besoin. Que vous puissiez facilement mettre à jour votre résumé et obtenir un poste dans une nouvelle compagnie, car vos compétences sont valorisées. Qu’il soit possible de discuter sans effort avec les gens dans la rue ou dans un groupe d’amis, sans sentir que votre cerveau explose à cause de toutes les informations qu’il faut emmagasiner et que votre langue n’arrive plus à exprimer clairement vos pensées. Vous aimerez tellement pouvoir vivre tout ça dans ce nouveau pays ! Mais avec le temps, vous comprenez que ce ne sera pas possible et cela vous fait réaliser que la vie ne sera plus jamais comme avant. Ce moment provoque beaucoup de tristesse et de solitude, parfois cela vous donne envie d’arrêter de faire des efforts et même de repartir dans votre pays natal. Si pendant cette période vous êtes conscient de ce qui se passe et cherchez les moyens pour vous aider, vous pourrez passer à l’étape suivante de l’adaptation.

 

Le deuxième processus psychique sera lié au fait de s’accorder la permission d’expérimenter du nouveau. 

Quand le processus de deuil est conscientisé et vous vous permettez de le vivre, petit à petit cela libère de l’énergie pour explorer de nouvelles choses. À un moment donné, vous vous dites : « OK mon amie d’enfance n’est pas là, mais j’aimerais bien rencontrer de nouvelles personnes et avoir de nouveaux amis ». Pour bien avancer dans ce processus, vous devrez développer une capacité forte de gérer des frustrations, car vous serez très souvent confronté à la différence de l’autre. Cela signifie : remarquer ce qui n’est pas habituel pour vous, ce que vous n’attendiez pas ; vous laisser être surpris, peut-être parfois déçu et en même temps être capable de vous dire : « ah ! C’est intéressant, on peut faire ça de cette façon aussi, pourquoi pas ! ». À chaque fois que vous vivrez ces expériences, vous mettrez une petite pierre dans la maison de votre nouvelle identité.

Vous commencerez donc de tester de nouvelles choses : chercher des personnes avec qui vous pouvez établir des relations proches, explorer vos possibilités de socialisation (études, formations, travail, procédures administratives, organisation de la vie quotidienne). Ce qui vous aide à réaliser petit à petit quelle place vous pouvez prendre dans ce nouveau pays, dans cette ville, dans ce contexte, avec ces gens.

 

Le troisième processus psychique sera lié à l’assimilation de ces nouvelles expériences et au développement d’une nouvelle identité.

Vous commencerez peut-être à faire des études ou vous allez trouver du travail ou même les deux. Vous aurez peut-être un enfant rapidement et ferez votre processus de socialisation à travers les rencontres avec d’autres parents aux aires de jeux et à la crèche. Ou vous continuerez à travailler dans votre compagnie d’avant, à distance, et vos contacts extérieurs vont se limiter à la famille et aux amis de votre conjoint. Les indicateurs principaux du fait que le processus de deuil s’achève et que vous parvenez à intégrer ces nouvelles expériences sont vos sentiments d’ouverture au monde, de sécurité intérieure et d’accord avec les changements qui se passent.

Vous avez toujours un léger sentiment de tristesse en pensant aux choses chères restées dans votre pays d’origine, mais cela ne prend plus toute la place. Vous avez trouvé différents points d’appui : non seulement dans vos relations avec votre conjoint, mais aussi en vous, dans vos occupations et intérêts, dans les relations avec d’autres personnes. Vous ne vous sentez plus complètement dépendant de votre partenaire, à avoir besoin de son aide pour chaque opération en sortant de chez vous. Vous êtes assez autonome : vous avez commencé à gagner votre propre argent, à parler correctement la langue du pays, à établir les relations avec des gens.

Vous vous sentez également lié à votre vie d’avant et à vos origines : vous pouvez rentrer dans votre ville natale, voir votre famille et vos amis et repartir sans passer de nouveau par toutes les étapes du deuil et la souffrance associée. Vous vivez cela maintenant comme un sentiment que tout est lié dans votre vie : ce qui se passait avant et ce qui se passe maintenant. Ce sentiment vous apaise et vous donne une sensation de chaleur, car il signifie une continuité de vos représentations de vous, du temps et du monde.  

Pour une adaptation réussie dans un nouveau pays, c’est important d’être conscient que tous ces processus vont avoir lieu. Cela va vous permettre d’être préparée aux changements et de ne pas vous noyer dans toutes les émotions qui vont tenter de bousculer votre petite barque de couple. Si l’on reste dans cette métaphore, imaginez qu’avant le déménagement vos relations ressemblaient plus à une croisière sur un gros bateau où tout était organisé pour vous permettre de passer un moment inoubliable. Après cette croisière, chacun revenait heureux et reposé chez lui, dans une vie stable et habituelle. Vous ressentiez de la tristesse et une envie forte de vous retrouver à nouveau, mais vous étiez en sécurité, car tout était plus au moins prévisible.

Maintenant, vous devez manœuvrer un voilier. Votre compagnon connaît un peu ce sport, mais vous ne le maitrisez pas du tout. En plus, vous avez le mal de mer et la peur de partir au large sur ce petit voilier à deux. Si vous continuez à vous comporter comme si vous étiez toujours dans une croisière, très rapidement votre bateau perdra le cap et va chavirer. Si vous restez à l’intérieur de la cabine avec cette peur de sortir et une attente que votre compagnon reste près de vous, il n’y aura personne pour naviguer et tout peut arriver. Vous allez donc devoir admettre que maintenant vous êtes sur un voilier, laisser partir vos souvenirs de l’époque où « c’était génial dans la croisière » et commencer à apprendre à naviguer avec votre partenaire. Vous allez gérer vos angoisses, en vous appuyant sur vous, sur la carte, sur la boussole et sur vos observations du temps et de l’environnement. Cela vous permettra de donner et de recevoir le soutien et ce sera suffisant pour avancer vers la construction de votre future famille.

 

Qu’est-ce qui peut vous aider à vivre le processus d’adaptation au nouveau pays ?

 

  1. À l’avance, parlez avec votre partenaire de votre projet commun de vie. Qu’est ce que vous allez faire d’un point de vue social quand vous déménagerez ? Comment votre temps sera-t-il organisé ? Quelle est votre vision de la famille (quels rôles chacun va-t-il jouer ? Comment allez-vous vous occuper de la maison ? Comment allez-vous gérer les finances familiales ? Quelles activités communes allez-vous faire ? Comment allez-vous passer votre temps ensemble ? Comment allez-vous vous occuper de vos futurs enfants ?)
  2. Prenez soin de créer une bonne relation avec la famille de votre conjoint. Si c’est de coutume, venez rendre visite aux membres de la famille, faites-leur de petits cadeaux. Abordez ensemble les questions de votre adaptation.
  3. Trouvez des associations russes dans votre ville. Participez aux événements russophones avec votre conjoint. Rencontrez d’autres couples mixtes, créez des amitiés, abordez ensemble les questions que vous vous posez sur les relations des couples mixtes. Soyez, en revanche, attentif de ne pas vous enfermer uniquement dans votre communauté d’origine, car cela va retarder le processus de votre intégration dans le pays.
  4. Quand vous ressentez la tristesse et la nostalgie, pensez à vous rappeler que vous vivez le deuil d’une partie très importante de votre vie. C’est douloureux et c’est normal. Gardez le contact et maintenez le lien avec vos proches, pas dans l’espoir de retourner en arrière, mais avec l’idée de recevoir du soutien dont vous avez besoin pour vivre mieux ce passage difficile.
  5. Soyez bienveillant envers vous-même. Revenez le plus souvent possible à la réalité, cherchez ce qui vous plait et vous donne de l’énergie ICI, dans cette nouvelle vie, malgré toutes les différences auxquelles vous êtes confronté. Rappelez-vous que vous avez choisi de vivre à cet endroit.
  6. Quelle que soit votre expérience des relations de couple, sachez que vous êtes en train de vivre en parallèle les processus d’adaptation au pays étranger et de construction de votre nouvelle famille. Ce dernier seul est déjà assez compliqué, cherchez donc à vous procurer des informations qui vous permettront de mieux faire fonctionner votre couple (les livres de John Gottman, de Steven Covey, de Ruth Madanes par exemple).
  7. Déterminez le périmètre de vos besoins importants : de quel soutien avez-vous besoin, de quels moyens pour récupérer de l’énergie, de quelle aide pour gérer vos sujets administratifs, etc. ? Au lieu d’attendre que les autres (surtout votre partenaire) viennent vous accompagner naturellement et de rester vexée si ce n’est pas le cas, demandez ce dont vous avez besoin clairement.
  8. Donnez à votre compagnon la possibilité de se reposer et de récupérer de l’énergie de son côté. C’est difficile pour lui de porter la responsabilité de votre adaptation dans son pays. Il a ses habitudes, son rythme de vie, son entourage. Tout cela se transforme avec votre venue dans son environnement. Il a donc, comme vous, besoin de temps et de recul pour prendre la mesure de ces changements. De plus, il a besoin de continuer à voir en vous une personne autonome et capable de prendre soin de soi.
  9. Si, comme de nombreux couples mixtes, vous êtes amenés à parler une ou plusieurs nouvelles langues avec votre partenaire, soyez conscients qu’il peut y avoir beaucoup de malentendus linguistiques et culturels. Ce sera donc important d’apprendre à relativiser les choses et de chercher de nouveaux moyens de communication avec votre conjoint. Une thérapie de couple peut être d’une grande aide pour mieux se comprendre mutuellement et donner envie à chacun de découvrir son partenaire profondément pour une vie conjugale épanouie.
  10. Sortez de votre zone de confort et plongez-vous vraiment dans la culture du pays d’accueil. Faites le nécessaire pour commencer à bien parler la langue. Regardez les films, les dessins animés, écoutez les informations, les podcasts, lisez, observez comment discutent les gens autour de vous. Apprenez à écrire les lettres officielles. Apprenez à utiliser les phrases courantes dans le langage quotidien. Cela va demander du temps et des efforts, mais vous verrez qu’au fur et à mesure que vous avancerez, vous intégrerez ces différents aspects de cette culture et vie, et ils feront partie de votre nouvelle représentation de vous-même.
  11. Donnez-vous du temps ! Le processus d’adaptation prendra plusieurs années et aura un caractère de spirale : parfois, vous aurez l’impression de vous être déjà adapté, et à d’autres moments vous éprouverez de nouveau le sentiment de tristesse et de nostalgie. C’est normal. La plupart du temps, ce sera lié aux moments de crises ou d’épreuves, durant lesquels notre psychisme a une tendance naturelle de revenir vers un mode de fonctionnement habituel, sécurisant et facile, au lieu de chercher du nouveau. Encore une fois : soyez patient, bienveillant et sensible envers vous-même. Comme ça, vous vous rendrez compte à un moment donné que vous avez maintenant deux maisons : celle où vous avez grandi et celle où vous vivez maintenant.

 

Prendre RDV avec Maria Mogileva, psychologue clinicienne, gestalt-thérapeute, co-fondatrice goodpsy.fr